La fondation Suisse HCommunity, qui propose une plateforme de partage de données entre hôteliers, à annoncer, dans le cadre du salon Food Hotel Tech qui s’est déroulé Porte de Versailles (Paris), les 14 et 15 avril 2026, le déploiement de sa plateforme en France, porté par le syndicat patronal GHR. Rencontre avec François Gauthier, Vice-Président du GHR et membre permanent du Comité France HCommunity, et Pascal Buchner, Président de HCommunity.
Il y a une réalité que l’hôtellerie française préfère ne pas toujours regarder en face : ses données lui échappent. Les hôtels les confient à des sociétés privées, souvent étrangères, qui les agrègent, les analysent, puis les revendent sous forme d’indicateurs de marché — payants. Un système dans lequel l’hôtelier est à la fois la source et le client. C’est précisément ce paradoxe qu’HCommunity entend renverser.
Née en Suisse dans le sillage de la crise de 2021, la fondation propose une plateforme de partage de données entre hôteliers, pilotée non pas par des intérêts privés, mais par les organisations syndicales et patronales de la profession. En France, c’est le GHR, l’un des syndicats patronal du secteur, qui en est le fer de lance. François Gauthier, membre permanent du Comité France, et Pascal Buchner, président de la fondation, en ont exposé la mécanique lors d’une rencontre à Paris.
La donnée, nerf d’une guerre que les hôteliers n’ont pas encore déclarée
Le constat de départ est brutal. « Aujourd’hui, des hôtels détiennent énormément de données qui ne sont pas valorisées« , explique François Gauthier. Ils les confient à des tiers qui les monétisent, et leur revendent ensuite. La valeur circule, mais elle ne leur revient pas.
Ce qui a tout changé, c’est le choc de 2021. Quand le marché suisse s’est effondré avec le Covid, les hôteliers ont découvert qu’ils naviguaient à l’aveugle. Pas de données instantanées, pas de vision collective du marché, pas de capacité à réagir vite. Il peut y avoir une pandémie, un événement majeur, une crise sectorielle et l’industrie tarde à réagir faute d’information en temps réel.
La réponse a été technique d’abord : fédérer les PMS de tous les hôtels adhérents pour créer un flux de données agrégées, anonymisées, consultables en temps réel. Mais la vraie rupture, insistent les deux intervenants, est ailleurs. Elle est politique.
Une gouvernance sans actionnaires — et c’est là que tout change
HCommunity est une fondation suisse. Pas une startup, pas une plateforme commerciale. Ses membres ne sont pas des investisseurs mais des associations professionnelles. « La gouvernance du Comité France a une portée politique« , affirme François Gauthier. Il s’agit de savoir comment un groupe constitué d’hôteliers peut peser sur les sujets qui concernent le tourisme, la croissance, les politiques publiques.
Ce positionnement change radicalement le modèle économique. L’accès à la plateforme est gratuit pour les hôtels adhérents. En échange de leur connexion, ils reçoivent une vision quotidienne de leurs performances — taux d’occupation, prix moyen, RevPAR, pick-up, segmentation par canal ou par nationalité — comparées à celles du marché qu’ils ont eux-mêmes défini. Quatre étoiles à Lyon, hôtels indépendants en Alsace : le périmètre de comparaison est paramétrable.
Et quand les données sont revendues (pour les hôteliers qui acceptent expressément cette possibilité) — à un office de tourisme, à l’État — un tiers du chiffre d’affaires généré est redistribué aux hôtels qui ont contribué. « Les adhérents reçoivent une commission parce qu’ils ont versé leurs données. C’est un partage de la valeur « , précise Pascal Buchner. La fondation, elle, ne distribue aucun dividende : tout est réinvesti dans la plateforme et l’acquisition de nouveaux adhérents. « Nous sommes tous bénévoles« , explique le président de la fondation.
Airbnb a l’instantanéité. Les hôtels, non. Jusqu’ici.
La comparaison avec Airbnb est posée sans détour par Pascal Buchner, et elle fait mouche. « Airbnb a 1,2 million de chambres, nous en avons 420 000. Et eux, ils ont l’instantanéité. Donc nous, on est morts. » La plateforme californienne connaît en temps réel l’état de son inventaire mondial, ses prix, ses taux de remplissage, la provenance de ses clients. L’hôtellerie traditionnelle, elle, attend les rapports mensuels ou trimestriels de ses prestataires de données.
H Community est présentée comme la réponse structurelle à ce déséquilibre. Pas pour concurrencer Airbnb directement, mais pour doter l’hôtellerie des mêmes instruments de pilotage. Et dans un second temps, pour rééquilibrer le rapport de force avec les grandes plateformes de distribution. « Le jour où on est tous connectés, on peut peut-être demander à Booking de négocier avec nous. Parce que c’est une puissance« , avance François Gauthier. Booking, précise-t-il, sera d’ailleurs acheteur des données agrégées — et une partie de cette valeur reviendra, là encore, aux hôtels.
L’IA s’invite dans l’équation — et l’urgence s’accélère
La prochaine étape de la plateforme est déjà tracée : des modules d’intelligence artificielle qui analyseront les données à la place de l’hôtelier et lui enverront directement des recommandations opérationnelles. « L’hôtelier n’a même pas besoin de lire les rapports. On va lui dire : voilà ce qui s’est passé sur le marché, voilà comment vous vous positionnez, faites attention à ça…« , explique Pascal Buchner. Ces fonctionnalités sont annoncées pour les prochains mois.
Mais derrière cette promesse technologique, il y a un avertissement plus fondamental. « La ressource de l’IA, c’est la donnée. Donc il faut bien qu’on ait, à la base, toutes nos données à nous », insiste François Gauthier. Si l’hôtellerie ne constitue pas dès maintenant sa propre masse de données structurées, elle sera demain entièrement dépendante des acteurs qui l’auront fait à sa place — et qui lui revendront ses propres informations, enrichies par des algorithmes qu’elle ne contrôle pas.
Ce que la France peut apporter — et ce qu’elle doit surmonter
Le modèle fonctionne déjà. En Suisse, sur la région de Nyon, HCommunity revendique environ 50 % de part de marché. Le déploiement est en cours sur Lausanne et le Valais. Au Canada et au Québec également. La France, avec ses 13 500 hôtels, représente un terrain d’une toute autre échelle — et d’une tout autre ambition.
Le principal obstacle n’est pas technique. Les connecteurs PMS sont développés, les API négociées avec les principaux éditeurs du marché (MEWS, Lightspeed, Apaleo, Medialog…). La connexion prend cinq minutes, et l’hôtel reste maître de ses données personnelles à tout moment : elles sont agrégées, jamais exposées individuellement, et l’adhérent peut se déconnecter quand il le souhaite. « Leurs données sont agrégées. Personne d’autre que l’hôtel ne voit les données business de l’hôtel« , insiste Pascal Buchner.
Le vrai défi est culturel. « On n’est pas très friands de partager notre data en France« , reconnaît François Gauthier. L’industrie manufacturière le fait pourtant depuis longtemps. L’argument avancé : il n’y a pas de raison que l’hôtellerie fasse exception, surtout quand les règles du jeu garantissent transparence, contrôle individuel et retour de valeur.
La massification, condition de tout le reste
Tout repose sur un seuil : atteindre environ 10 % des hôtels d’une zone pour que les données aient une valeur statistique. En dessous, la comparaison ne tient pas. Au-dessus, elle devient un outil de pilotage crédible — et un levier de négociation collectif.
C’est pourquoi le message des deux intervenants converge vers un appel à rejoindre la plateforme. « La massification va être importante« , insistent Pascal Buchner et François Gauthier. « C’est transparent, c’est piloté, et il n’y a pas de loup au niveau économique. Contrairement aux autres plateformes qui ne disent rien de tout ça« .
HCommunity propose quelque chose de concret : que les hôteliers arrêtent de financer, sans le savoir, les outils qui leur font face.
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