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Serge Trigano : entre rêve et discipline, ce que l’hôtellerie apprend à l’entrepreneur

Serge Trigano entouré de ses fils, Benjamin (à gauche) et Jérémie (à droite), au Mama Shelter de la rue de Bagnolet (XXe). © IORGIS MATYASSYS
Serge Trigano entouré de ses fils, Benjamin (à gauche) et Jérémie (à droite), au Mama Shelter de la rue de Bagnolet (XXe) en 2018. DR

Il a révolutionné les vacances avec le Club Med, puis bousculé les codes de l’hôtellerie urbaine avec Mama Shelter. Serge Trigano livre ici sa vision de l’entrepreneuriat : celle d’un équilibre permanent entre liberté de créer et discipline de gestion, forgé par les succès comme par les épreuves.


Ancien président du Club Méditerranée (Club Med), Serge Trigano est l’une des grandes figures de l’hôtellerie contemporaine. Entrepreneur instinctif autant que stratège aguerri, il a contribué à transformer durablement l’expérience touristique, avant de bousculer à nouveau les codes avec la création de Mama Shelter, aux côtés de ses fils.

À travers son parcours, se dessine une certaine idée de l’entrepreneuriat : audacieuse, intuitive, profondément humaine, mais toujours adossée à une rigueur de gestion indispensable à la pérennité des projets. Une vision forgée par les succès et par les épreuves, et nourrie par une capacité rare à se réinventer.

Dans cet entretien, Serge Trigano partage sans détour sa lecture du métier d’entrepreneur : le rapport au risque, à l’échec, à la finance, au facteur humain, et à cette tension permanente entre création et discipline. Un témoignage précieux pour celles et ceux qui, dans l’hôtellerie et la restauration, cherchent à conjuguer liberté d’inventer et exigences de gestion.

hostin média : Qu’est-ce qui vous pousse encore à entreprendre aujourd’hui ?

Serge Trigano : Je passe, comme tout le monde, par des hauts et des bas. Mais sur le long terme, je reste très positif sur notre secteur. L’envie de voyager augmente, le besoin de lieux de convivialité aussi. Les hôtels et les bars sont faits pour ça. Paris et la France continuent de faire rêver à l’étranger. Même si le contexte est compliqué, j’ai envie de continuer à entreprendre, à créer de nouveaux lieux. C’est ce qui me porte.

Le Club Med est né d’idées qui semblaient folles à leur époque (les vacances sur abonnement au Club Med, l’implantation à la montagne…). Comment naît l’innovation ?

Mon père – Gilbert Trigano, cofondateur du Club Med, m’a toujours dit qu’il fallait essayer d’avoir un quart d’heure d’avance sur les autres. Pas plus. Nous, ce qui nous amuse, c’est de créer des lieux de destination, pas d’ouvrir le énième hôtel à côté d’un autre. Notre métier, c’est un métier de metteur en scène : créer des lieux, leur donner une âme et les faire vivre. Bien sûr qu’il faut maîtriser les chiffres et les ratios, mais il faut aussi créer.

L’hôtellerie a beaucoup évolué. Qu’est-ce qui a vraiment changé selon vous ?

Beaucoup de choses ont changé, et en même temps, pas tant que ça. Les fondamentaux restent les mêmes : une bonne literie, une douche qui fonctionne… Ce qui a changé, c’est l’exigence des clients, leur capacité à s’informer et le rapport au temps. Les clients restent moins longtemps, ça nous laisse moins de temps pour les séduire. Il y a le tangible – la décoration, l’architecture – et surtout l’intangible : le sourire, l’ambiance, la capacité à rendre les gens heureux. C’est cet intangible qui a fait le succès du Club Med ou de Mama Shelter.

Faut-il une part d’utopie pour réussir ?

Bien sûr. Mais derrière nos intuitions, il faut une rigueur extrême. Le point intelligent chez Mama c’est un mélange de générosité et d’une formidable rigueur de gestion. Il n’y a pas un mètre carré qui ne fasse pas vendre. Le succès, c’est ce mélange entre générosité et discipline de gestion.

Vous avez connu l’échec. Comment se relève-t-on ?

Quand j’ai été évincé du Club Med, j’ai vécu un échec énorme. Je pensais que j’allais y faire toute ma carrière. Ce qui m’a aidé, c’est la structure familiale. On vit tous des échecs. L’essentiel, c’est de trouver l’énergie pour repartir sur des bases nouvelles.

Business plans, finance, investisseurs : contrainte ou nécessité ?

Il faut trouver un équilibre. Les investisseurs veulent des business plans, des scénarios de crise – on sait les faire. Mais il faut aussi qu’ils acceptent qu’on innove. Quand on a lancé Mama Shelter, les investisseurs nous ont dit que ça ne marcherait pas. On a persévéré.
Il y a parfois un juste retour pour ceux qui prennent la bonne décision au bon moment.

En conclusion, qu’est-ce qui fait la réussite sur la durée ?

Le facteur humain et le management. L’entourage. L’intuition. Aujourd’hui, on travaille sur de nouveaux concepts comme Oh Baby [nouveau concept hôtelier qui devrait voir le jour fin 2027, à Paris, NDLR] ou Casa Barbara [nouveau concept de résidences pour séniors] mais les fondamentaux restent les mêmes : créer des lieux qui rassemblent, qui cassent la solitude, et qui font du bien aux gens.

3 convictions de Serge Trigano

01 — Avoir « un quart d’heure d’avance » sur les autres — pas plus.

02 — L’intangible (sourire, ambiance) prime sur le tangible (décoration, architecture).

03 — L’échec est inévitable. Ce qui compte, c’est l’énergie pour repartir.

Interview réalisée dans le cadre de la préface du Guide pratique pour ouvrir, gérer et céder un café, hôtel, restaurant, publié aux Éditions Le Moniteur, par Maître Baptiste Robelin.