Comment transformer une expertise métier en levier de direction générale ? Pour Pierre-Marie Ragon, nouveau visage à la tête du Mas Candille, la réponse tient en trois piliers : transversalité, bon sens et ancrage local. De la réorganisation audacieuse du F&B au déploiement d’une conciergerie digitale fluide, découvrez les décisions concrètes d’un directeur qui place l’efficacité opérationnelle au cœur de l’expérience client.
Il est né à Cannes, a grandi à Mougins et a grimper les échelons de l’hôtellerie de luxe pendant vingt ans. Le 2 février 2026, Pierre-Marie Ragon a pris la direction générale du Mas Candille, à deux pas de la maison familiale où il a passé son enfance. Premier poste de directeur général pour ce Meilleur Ouvrier de France maître d’hôtel.
Un parcours entre la Côte d’Azur et la Polynésie
Pour ce professionnel, tout a débuté à Cannes. D’abord au Majestic Barrière, en parallèle de ses études à Nice au lycée Jeanne et Paul Augier. Rapidement, il rejoint les équipes d’Alain Ducasse à Moustiers-Ste-Marie avant de s’envoler vers l’Angleterre et d’intégrer l’équipe de salle du Relais & Châteaux Chewton Glen. De retour sur la Croisette en 2009, c’est à La Palme d’Or au Martinez qu’il pose ses valises pour six ans, avant de quitter la métropole pour la Polynésie et le St Regis Bora Bora pour prendre la direction d’un des restaurants de Jean-Georges Vongerichten.
En 2017, il est nommé à la tête du restauration Umami by Michel Roth, au sein de l’hôtel President Wilson de Genève, un dernier virage avant son retour au Martinez comme directeur de la restauration. Là, il gère une équipe de 100 à 200 personnes en saison, conforte son expertise en management, et continue de nourrir sa curiosité pour les autres départements de l’hôtel.
C’est au sein du groupe Marriott qu’il entreprend une nouvelle aventure, un nouveau tremplin. Il participe à l’ouverture de l’Hôtel du Couvent à Nice en tant qu’Hotel Manager en 2024. Durant deux années, il forge de nouvelles compétences transversales, qui le propulsent aujourd’hui à la tête du Mas Candille, un écrin niché à Mougins.
Retour aux sources
Pierre-Marie Ragon ne se projetait pas hôtelier. À Mougins, il rêvait de jardins, pas de palaces. « Paysagiste. Dessiner les jardins », répond-il sans hésiter quand on lui demande ce qu’il voulait faire. Ses parents avaient un potager, 2000 m² de terrain, des tomates, des radis, des aubergines. Une connexion au sol et au bon goût qui, dit-il, est restée gravée. « Je le dois à mes parents et à mon éducation. Ils m’ont donné une éducation simple. Et aujourd’hui, je vis dans un univers qui n’est pas simple. »
C’est dans ce même Mougins qu’il se souvient avoir entendu, enfant, le nom du Mas Candille comme on évoque quelque chose d’inaccessible. « Mes parents, une ou deux fois, étaient venus manger au Mas Candille avec des amis. Pour moi, c’était waouh. C’était synonyme de qualité. C’était l’inaccessible. » Quand on lui a proposé le poste, la décision s’est imposée très rapidement. « C’était une évidence, en fait. »

Le MOF comme état d’esprit, pas comme titre
Temps fort d’un parcours dans l’excellence, Pierre-Marie Ragon a obtenu le titre de Meilleur Ouvrier de France maître d’hôtel en 2023, aboutissement d’un cheminement de trois ans. Il en parle avec une franchise qui tranche avec l’image parfois ostentatoire attachée à ce concours. « L’humilité, c’est un mot qu’on utilise beaucoup. Mais c’est la réalité. Parfois, on est presque gêné de montrer sa médaille, même si on a travaillé pour l’obtenir. »
Pour lui, le MOF n’est pas un label à afficher, c’est une grille de lecture applicable à tous les métiers de l’hôtellerie, et c’est surtout le fruit d’un bon sens qu’il cultive depuis toujours. « Si je vois une table qui est mal dressée, cela me choque, d’autant plus que je suis Meilleur Ouvrier de France Maître d’hôtel, et dans la même logique, si je passe dans une chambre et qu’un lit est mal fait, cela doit aussi me choquer. C’est de l’exigence, et cette exigence, on l’a en soi. »
Ce professionnel avance avec méthode, curiosité et une humilité qui n’a rien d’une posture. Et ce sont ces valeurs et cette exigence qu’il essaie de transmettre à ses équipes du Mas Candille.
Un management ancré dans la curiosité transversale
Ce qui distingue le parcours de Pierre-Marie Ragon, c’est moins l’accumulation de belles maisons que la façon dont il les a traversées. Depuis ses débuts, il n’a jamais accepté de se cantonner à son service. « Quand j’étais dans mon service en restaurant, j’adorais aller voir les autres services, communiquer, comprendre, m’intéresser. » Une posture qui lui a parfois valu des frictions, mais qu’il a maintenue comme une conviction. « Ma décision, ça a été d’aller un peu à l’encontre des règles qui cloisonnent parfois les services entre eux. Parce que je voulais avancer dans ce métier. Et pour avancer, il faut connaître le travail des autres. »
Aujourd’hui directeur général d’un établissement de 46 chambres avec une centaine de collaborateurs en haute saison, il fait de cette philosophie le socle de sa gouvernance. « Ce qui m’a le plus interpellé en arrivant ici, c’est le manque de transversalité entre les départements. Sur un établissement de petite taille, on s’en rend compte beaucoup plus facilement. Pour moi, ce n’est pas concevable. »
Sa réponse a été concrète : recruter pour la saison 2026 deux collaborateurs qui l’ont accompagné au Martinez et à l’Hôtel du Couvent, des profils qu’il connaît pour leur curiosité et leur discernement. « Ces personnes vont aller vers ce que je souhaite. » Et de nuancer, « Sur 85 saisonniers à recruter, je n’ai rappelé que deux de mes anciens collaborateurs. Heureusement, d’ailleurs. Car il faut aussi de la nouveauté. »
« Quand tu comprends le métier des autres, tu arrives à prendre des décisions pour eux »
Arrivé le 2 février 2026, Pierre-Marie Ragon a dû, avant même l’ouverture de la saison prévue le 9 mars, faire face à une situation technique critique : un technicien en arrêt maladie, un second surchargé, un directeur technique en vacances jusqu’à fin février. Il a pris immédiatement la décision d’avancer le recrutement d’un agent technique saisonnier de deux mois. « J’ai fait marcher mon réseau. J’ai appelé mon ancien directeur technique de l’Hôtel du Couvent et je lui ai demandé s’il connaissait quelqu’un avec une entreprise de travaux. » En quelques heures, l’équipe était constituée, avec des tâches assignées chaque matin par Pierre-Marie, et le bilan réalisé chaque soir à 16h.
Ce type de décision rapide, il l’ancre dans une logique simple : comprendre le métier des autres pour pouvoir leur donner un cap. « Je ne sais pas faire de la plomberie, je ne suis pas concierge. C’est du bon sens, du discernement et de la culture. Quand tu comprends le métier des autres, tu arrives à prendre des décisions pour eux. »
L’exemple le plus parlant de sa saison 2026 est peut-être la réorganisation de la restauration. Le Mas Candille dispose de deux espaces : le Candela, restaurant bar en terrasse, et le Pool, au bord de la piscine. Plutôt que de les ouvrir tous les deux midi et soir avec des équipes en coupure et une rentabilité moindre, Pierre-Marie Ragon a tranché autrement. Le Pool ouvrira le midi, le Candela le soir. Les équipes sont concentrées sur un service, les coûts maîtrisés, et le client, lui, est guidé sur des expériences distinctes tout au long de la journée. La contrainte devient un avantage.« Il y a l’avantage productivité et financier. Et automatiquement, tu crées pour le client quelque chose de sympathique. » Le dimanche soir, le Pool rouvrira avec un concept barbecue pensé pour attirer aussi une clientèle locale.

Des projets ancrés dans l’identité du lieu
La réflexion de Pierre-Marie Ragon ne s’arrête pas à l’organisation managériale. Il construit pour l’été 2026 un programme Kids Club qui dit beaucoup de sa manière de travailler : refus du passe-partout, ancrage local, cohérence avec l’identité de l’établissement. Du 24 juillet au 24 août, les enfants pourront composer le mocktail signature de la maison, créer un herbier à partir des plantes du Glow Garden, s’initier à la pâtisserie et découvrir les artistes qui ont fait de Mougins un village de renom, Picasso en tête. « J’aimerais leur demander de créer un tableau, les initier à la peinture, à la poterie. Associer le côté artistique de Mougins avec un Kids Club. » Et quelle meilleure source d’inspiration que sa fille de 6 ans ? Elle a non seulement été consultée pour valider ce programme, mais « a tout aimé. »
Sur les mini-bars, il prépare également un repositionnement vers des produits locaux, avec une partie incluse et une partie payante, et envisage de transférer leur gestion du housekeeping au F&B, pour plus de cohérence opérationnelle.

Une transition digitale pragmatique
Pierre-Marie Ragon ne surjoue pas le virage numérique. Il dit clairement ne pas utiliser l’IA aujourd’hui, ni à titre personnel ni à l’hôtel, mais identifie 2026 comme l’année de la prise en main de ces outils. « Si on ne prend pas le virage, on va être obsolète. On est en train de réfléchir à comment l’introduire. »
Ce qu’il a mis en place dès son arrivée en février correspond à des choix en apparence évidents, et surtout immédiatement actionnables. La presse papier est remplacée par un QR code donnant accès à Press Reader et ses 2500 références de journaux, déjà utilisé au Martinez et au Couvent. Un choix qui réduit les coûts et offre une plus grande variété aux clients. Un e-concierge via WhatsApp est en cours de déploiement : à l’arrivée, le client scanne un QR code, un message de bienvenue automatique s’envoie, et une ligne directe s’ouvre avec l’équipe pour toute demande de soin, de réservation de restaurant ou d’activité. Les PDF de la carte du spa et le lien de réservation Spabooker sont prêts à être envoyés en quelques secondes. « On ne veut pas noyer le client dès le début en l’assommant d’informations. Mais s’il nous demande la carte des soins, en deux secondes, elle est prête. » Quant aux prochains déploiements tech, il tempère « J’ai besoin de faire une saison pour voir. »

Des repères de confiance à chaque étape
Ce qui frappe dans le parcours de Pierre-Marie Ragon, c’est la fidélité aux gens. La fleuriste Stéphanie Perrin de À nos racines à Vallauris, avec qui il travaillait déjà au Martinez, est désormais fournisseur du Mas Candille. La société azuréenne Evenementia, déjà partenaire Kids Club à l’Hôtel du Couvent, est la seule retenue pour le programme enfants. « Garder le lien avec tous les partenaires de confiance que l’on rencontre est nécessaire. »
Le propriétaire du Mas Candille, Jean-Philippe Cartier, lui fait confiance dans un mode de relation directe, sans intermédiaire. Un WhatsApp, un vocal, un texto. « Il me donne sa vision, l’objectif, les moyens et les limites. Il n’y a pas d’intermédiaire. Pour moi, c’est très positif. » Pierre-Marie Ragon y voit aussi une exigence nouvelle : celle d’être autonome dans ses décisions, sans pouvoir en référer à un N+1. « Quand tu es numéro 1 d’hôtel, ton propriétaire part du principe que tu es autonome. C’est l’exercice. »
Il est arrivé à Mougins depuis deux mois. Il a une saison devant lui pour faire la preuve que le Mas Candille peut rayonner à nouveau. « Ma mission, c’est qu’il y ait un leader opérationnel et stratégique dans cette entreprise, qui donne une ligne et que tout le monde la suive. Pour arriver à un résultat. La rentabilité, certes, mais aussi faire de cet hôtel ce qu’il fut. »


